L’euro numérique européen : bien plus qu’une monnaie, une question de souveraineté

Updated 10 heures ago by · 4 mins read

Un collectif de 68 économistes éminents, dont Thomas Piketty, adresse un appel urgent aux législateurs européens. Leur message est clair : l’Europe doit cesser de traiter l’euro numérique comme une simple commodité technologique et le reconnaître comme une nécessité stratégique. Sans une monnaie numérique émise par la banque centrale, l’Union européenne risque de perdre le contrôle de son infrastructure de paiement aux mains de firmes étrangères et de devises dollaro-centrées. Ce qui se joue n’est pas une question technique, mais une question de pouvoir, de souveraineté monétaire et d’indépendance économique.

La dépendance invisible qui pèse sur l’Europe

Le cœur du problème n’est pas la concurrence des cryptomonnaies, mais une dépendance croissante envers des systèmes de paiement non européens. Aujourd’hui, la majorité des transactions numériques en Europe transitent par des réseaux de cartes étrangères, des portefeuilles numériques contrôlés ailleurs, et des stablecoins libellés en dollars qui échappent à la gouvernance européenne. Cette fragmentation laisse l’Europe vulnérable à des décisions prises dans des salles de réunion de Washington plutôt que Bruxelles ou Francfort.

Les économistes avertissent que cette dépendance porte des risques stratégiques à long terme. Qui contrôle les rails de paiement etbien plus ? Les politiques de sanctions, la protection des données des consommateurs, la stabilité financière du continent.

Dans plus d’une douzaine d’États membres, les citoyens n’ont accès à aucun réseau de paiement numérique domestique et doivent recourir à des cartes ou des applications étrangères pour les transactions quotidiennes. L’Europe ne dispose pas d’une infrastructure unifiée capable de relier tous les pays de la zone euro sans passer par des intermédiaires privés externes.

L’euro numérique : une infrastructure publique, pas un remplacement

Contrairement aux solutions de paiement privées, l’euro numérique proposé serait émis par la Banque centrale européenne et fonctionnerait comme une forme numérique de monnaie publique. Ce qui distingue ce projet d’une simple numérisation : il coexisterait avec l’argent liquide plutôt que de le remplacer, garantissant que les citoyens conservent un accès à une monnaie adossée à l’État même si les billets physiques deviennent moins dominants.

Pour apaiser les craintes concernant le désintermédiation bancaire, le design inclut des plafonds sur les avoirs individuels, largement discutés autour de 3 000 euros par personne. Cette limite vise à préserver la stabilité du système financier tout en offrant une option de paiement numérique universellement accessible.

L’euro numérique ne serait donc pas une menace pour les banques commerciales, mais un complément public garantissant que personne n’est exclu de l’infrastructure monétaire de base. C’est une distinction cruciale : la BCE ne concurrencerait pas les produits bancaires premium, mais sécuriserait le fondement du système.

Le soutien institutionnel face à la résistance du secteur privé

L’élan s’accumule au sein des institutions de l’UE. Fin 2025, le Conseil européen a approuvé les plans donnant à l’euro numérique le même statut légal que l’argent physique, signalant une volonté politique de le traiter comme une infrastructure monétaire centrale. C’est un signal fort : la gouvernance européenne reconnaît l’urgence stratégique.

En parallèle, la résistance du secteur bancaire européen reste intense. Les grands prêteurs comme Deutsche Bank, BNP Paribas et ING arguent que le projet pourrait être coûteux, techniquement complexe et perturbateur pour l’innovation privée. Ils redoutent qu’il n’évince les solutions de paiement commerciales et ne compresse les marges bénéficiaires.

Mais cette résistance institutionnelle masque un enjeu plus fondamental : qui gouverne l’infrastructure monétaire d’un continent ? Peut-on vraiment parler de souveraineté économique si les rails de paiement échappent au contrôle démocratique ?

Un vote décisif en 2026 redéfinira l’avenir monétaire européen

Le sort de l’euro numérique sera scellé par un vote au Parlement européen attendu plus tard en 2026. Ce moment constituera un tournant pour la politique monétaire et financière européenne. Ne pas agir serait, comme l’avertissent les économistes, externaliser efficacement la souveraineté de paiement de l’Europe vers des firmes étrangères et des devises dominées par d’autres puissances.

Pour les partisans, l‘euro numérique incarne l’assurance que la monnaie publique reste pertinente à l’ère numérique. Pour les opposants, c’est une intervention inutile. Mais le vrai défi réside ailleurs : le coût d’inaction pourrait être bien plus élevé que celui de la construction.

Une Europe qui abdique son contrôle des paiements numériques accepte une dépendance long terme vis-à-vis de puissances externes. Le choix n’est pas entre technologie et conservatisme, mais entre autonomie stratégique et subordination progressive.


Source : Financial Times


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